Monde en Question

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Archives Journalières: 28/07/2010

Hommage à Marie de GOURNAY


Toute femme née pourvue d’un grand don au XVIe siècle serait certainement devenue folle, ce serait tuée ou aurait terminé ses jours dans une chaumière solitaire à l’orée du village, à demi sorcière, à demi magicienne, crainte et faisant l’objet de moqueries…
WOOLF Virginia, Un chambre à soi [1929], 10×18, 2001.

Cette affirmation, reprise en chœur par les néo-féministes, est une insulte à l’histoire. Marie de Gournay en est un merveilleux contre exemple.

Certaines post-féministes ont bien tenté de la cantonner dans le rôle de la victime qui aurait vécu «dans l’ombre de Montaigne», mais ce qu’elle écrit à Lipse plus de trois ans après la mort de Montaigne prouve qu’elle a construit elle-même le personnage de la «fille d’alliance».

Monsieur, comme les autres méconnaissent à cette heure mon visage, je crains que vous méconnaissiez mon style, tant ce malheur de la perte de mon père m’a transformée entièrement ! J’étais sa fille, je suis son sépulcre ; j’étais son second être, je suis ses cendres. Lui perdu, rien ne m’est resté ni de moi-même ni de la vie, sauf justement ce que la fortune a jugé qu’il en fallait réserver pour y attacher le sentiment de mon mal.
VENESOEN Constant, op. cit. p.21.

Même si Michèle Fogel reprend les lieux communs du mythe féministe, elle retrace néanmoins une biographie beaucoup plus nuancée.

A vingt-cinq ans, Marie Le Jars croyait avoir atteint la gloire : Lipse, le plus célèbre érudit du temps, l’avait présentée à toute l’Europe lettrée comme un prodige et reconnu le nom qu’elle s’était donné, Marie de Gournay. A trente ans, elle assurait la première publication posthume des "Essais".

Suivant l’exemple des hommes de lettres, elle travaille à se construire un réseau de protecteurs : non sans mal, ni sans échecs, puisque ses espoirs de ligueuse s’effondrent devant la victoire finale d’Henri de Navarre. Du moins devient-elle de plus en plus habile à se mouvoir parmi les soubresauts de la politique. Elle offre sa plume aux souverains, quels q’ ils soient, et à leurs serviteurs : la reine Marguerite, Henri IV, Marie de Médicis, Louis XIII, la marquise de Guercheville, première dame d’honneur de la reine mère, les ministres Villeroy et Jeannin, puis Richelieu. Elle obtient les privilèges l’édition des "Essais" et de ses propres œuvres. Elle bénéficie d une pension royale.

Elle s’affirme alors comme femme qui pense, publie ses avis sur la traduction, la langue, la poésie, l’actualité politique et religieuse.

Sur ce chemin écarté elle rencontre d’autres aventuriers : Théophile de Viau, le poète persécuté dont elle prend la défense, et tous ceux qui ont fait le pari d’explorer l’impensable, les libertins.

Comme d’autres écrivains de son temps, Marie de Gournay fut oubliée suite à la nouvelle esthétique qui s’impose sous le règne de Louis XIV et que les auteurs du XIXe siècle nommeront classicisme.

Contrairement à la légende, Marie de Gournay ne fut pas redécouverte par les féministes. Dès le XIXe siècle elle a bénéficié d’analyses admiratives liées à la mode du romantisme qui s’est développé par réaction contre le classicisme.

On se demande si les féministes ont vraiment lu Marie de Gournay car «le concept gournayen de la femme ne s’harmonise qu’avec une société mythique imaginée par l’érudite». «Marie de Gournay voudrait retourner à un monde intellectuellement androgyne». De même «elle ne fait pas le procès de toute la gent masculine, mais seulement celui des hommes médiocres» et sa défense des femmes «est un plaidoyer pour la femme d’esprit» [NOIRET Marie-Thérèse, op. cit., p.72].

Gournay se situe donc au-delà des considérations relatives aux rapports entre les hommes et les femmes. Elle gomme même volontiers les différences entre les hommes et les femmes, et soucieuse de ne pas se retrancher dans un camp ou dans l’autre, mais bien de s’affirmer comme partie d’un ensemble universel, «celle qui escrit» confond celles-ci et ceux-là par l’emploi conjoint des deux genres tout au long de son argumentation: «hommes et femmes», «homme ou femme», «ceux et celles», «ni homme ni femme», «d’associés et d’associées», «des amis et amies».
GOURDE Sylvie, op. cit., p.65

Marie de Gournay est avant tout une femme de lettres. Elle prend une part singulière aux démêlés littéraires de la fin du XVIe siècle et du début du XVIIe siècle. «Pour Marie, les mots sont une arme, un instrument à son service». Et elle a la dent dure notamment contre le «processus d’épuration linguistique entrepris pat la "nouvelle bande" de Malherbe. Marie prône l’emploi de synonymes, archaïsmes, néologismes» [DEVINCENZO Giovanna, op. cit. p.10].



Canal Académie

La lecture de cette grande érudite console de la médiocrité des débats et du langage dans la société médiatico-publicitaire du XXIe siècle.

26/07/2010
Serge LEFORT
Citoyen du Monde

Œuvres de Marie de GOURNAY :
• GOURNAY Marie Le Jars de (1565-1645), Œuvres, BNF-Gallica [livres à télécharger].
• GOURNAY Marie de, Fragments d’un discours féminin [Textes établis, présentés et commentés par Elyane DEZON-JONES], Corti, 1988 Recherches féministes.
• GOURNAY Marie de, Égalité des hommes et des femmesGrief des Dames suivis de Proumenoir de Monsieur de Montaigne [Textes établis, annotés et commentés par Constant VENESOEN], Droz, 1993 [BooksGoogle].
• GOURNAY Marie de, Les advis, ou, Les presens de la Demoiselle de Gournay I [Textes établis, annotés et commentés par Jean-Philippe BEAULIEU et Hannah FOURNIER], Rodopi, 1997.
• GOURNAY Marie de, Les advis, ou, Les presens de la Demoiselle de Gournay II [Textes établis, annotés et commentés par Jean-Philippe BEAULIEU et Hannah FOURNIER], Rodopi, 1997 [BooksGoogle].
• GOURNAY Marie de, Textes relatifs à la calomnie [Textes établis, annotés et commentés par Constant VENESOEN], Gunter Narr Verlag, 1998 [BooksGoogle].
• GOURNAY Marie de, Œuvres complètes 2 vol. [Édition critique sous la direction de Jean-Claude ARNOULD], Champion, 2002 [Bulletin de l'Association d'étude sur l'humanisme, la réforme et la renaissance].
• GOURNAY Marie de, Égalité des hommes et des femmes suivi de Grief des Dames [Édition établie par Claude PINGANAUD et présentée par Séverine AUFFRET, Arléa, 2008.

Études sur Marie de GOURNAY :
• Actes du Colloque de Duke 31 mars-1er avril 1995 réunis et présentés par Marcel TETEL, Montaigne et Marie de Gournay, Bulletin de l'Association d'étude sur l'humanisme, la réforme et la renaissance n°1, vol. 49, 1999 p.90-91.
• BERRIOT-SALVADOR Evelyne, «Les femmes et les pratiques de l'écriture de Christine de Pisan à Marie de Gournay», Bulletin de l'Association d'étude sur l'humanisme, la réforme et la renaissance n°16, 1983 p.52-69.
• DESEAN Philippe, «Editer et publier les Essais au XVIIe siècle», Cahiers de l'Association internationale des études françaises n°51, 1999 p.205-223.
• DEVINCENZO Giovanna, «Marie de Gournay - Une femme de lettres dans une période de transition» in D'un siècle à l'autre - Littérature et société de 1590 à 1610, Presses Paris Sorbonne, 2001, p.219-230 [BooksGoogle].
• DEVINCENZO Giovanna, Marie de Gournay – Un cas littéraire, Presses Paris Sorbonne, 2002 [BooksGoogle].
• DEZON-JONES Elyane, «Marie de Gournay, femme de lettres et amie de Montaigne», Canal Académie, 11/07/2010.
• FOGEL Michèle, Marie de Gournay – Itinéraires d’une femme savante, Fayard, 2004 [L'Humanité].
• FRELICK Nancy, «(Re)Fashioning Marie de Gournay» in La femme au XVIIe siècle – Actes du colloque de Vancouver, Gunter Narr Verlag, 2002 p.165-180 [BooksGoogle].
• GOURDE Sylvie, «Écriture contre parole – Marie de Gournay et son autodéfense dans Apologie pour celle qui escrit», Tangence n°77, 2005 p. 61-72.
• KRIER Isabelle, «Souvenirs sceptiques de Marie de Gournay dans l’Égalité des hommes et des femmes», Clio n°29, 2009.
• NOIRET Marie-Thérèse, «Les dimensions multiples des traités de Marie de Gournay», Bulletin de l’Association d’étude sur l’humanisme, la réforme et la renaissance n°43, 1996 p.65-77.
• NOISET Marie-Thérèse, «Marie de Gournay et le caprice des siècles», Études françaises n°3, vol. 29, 1993 p.193-205.
• NOISET Marie-Thérèse, Marie de Gournay et son œuvre, Les éditions namuroises, 2004.
• SCHIFF Mario, La fille d’alliance de Montaigne – Marie de Gournay [1910], BiblioBazaar, 2009 [BooksGoogle].
• VENESOEN Constant, Études sur la littérature féminine au XVIIe siècle, Summa Publications, 1990 p.13-42 [BooksGoogle].

Études sur la littérature aux XVIe et XVIIe siècles :
• BASTIAENSEN Michel (sous la directon de), La femme lettrée à la Renaissance, Peeters, 1997 [Clio].
• BULCKAERT Barbara, «Une lettre de l’humaniste Anna Maria van Schurman (1607-1678) sur l’accès des femmes au savoir», Clio n°13, 2001 p.167-183.
• DESEAN Philippe et DOTOLI Giovanni (sous la direction de), D’un siècle à l’autre – Littérature et société de 1590 à 1610, Presses Paris Sorbonne, 2001 [BooksGoogle].
• DOTOLI Giovanni, Littérature et société en France au XVIIe siècle, Presses Paris Sorbonne, 2004 [BooksGoogle].
• FRANÇOIS Carlo, FALLEUR Georgette, Précieuses et autres indociles, Summa Publications, 1987 [BooksGoogle].
• HAASE-DUBOSC Danielle, «Intellectuelles, femmes d’esprit et femmes savantes au XVIIe siècle», Clio n°13, 2001 p.43-67.
• LA CHARITÉ Claude (sous la direction de), Masques et figures du sujet féminin aux XVIe et XVIIe siècles, Tangence n°7, Hiver 2005.
• RHR – Réforme, Humanisme, Renaissance, Université de Saint-Etienne, 1998 [BooksGoogle].
• STEINBERG Sylvie, ARNOULD Jean-Claude, Les femmes et l’écriture de l’histoire : 1400-1800, Publication des Universités de Rouen et du Havre, 2009 [BooksGoogle - Clio].

Généralités :
• Gournay, Marie Le Jars, dite Marie de (1565-1645), Dictionnaire de la SIEFAR.
• Marie de Gournay, Mairie de Gournay Sur Aronde.
• Marie de Gournay, Wikipédia.
Dossier documentaire & Bibliographie Féminisme, Monde en Question.

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