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Wikileaks ou le triomphe de la médiacratie


Depuis le XIXe siècle, les médias dominants publient des feuilletons pour "fidéliser" leurs lecteurs. Au XIXe siècle, le feuilleton était une œuvre littéraire prépubliée dans les journaux (Charles Dickens, Dumas père et Balzac) puis il devint un genre littéraire à part entière (Eugène Sue, Maurice Leblanc, Gustave Le Rouge et Michel Zévaco) [1]. Au XXe siècle, les médias (presse, radio et télévision) appliquent la même technique au traitement de l’information qui est entièrement fabriquée comme un récit pour divertir… le consommateur [2].

Le feuilleton commence par une rocambolesque histoire d’espionnage

Les médias dominants nous racontent tous la même histoire rocambolesque concernant l’origine des fuites qui auraient permis à Wikileaks de détenir "251 287 câbles diplomatiques" :

Dans un échange de mails avec le hacker Adrian Lamo, le soldat Manning a décrit la facilité avec laquelle il se serait procuré ces masses de données : «J’entrais dans la salle informatique avec un CD musical à la main […] puis j’effaçais la musique et je créais un dossier compressé. J’écoutais Lady Gaga et je chantonnais sur la musique, tout en exfiltrant la plus grande fuite de l’histoire des États-Unis.»
Libération

Aucun média n’a enquêté pour vérifier la véracité de ce conte alors que le soldat Bradley Manning fut arrêté en mai 2010 par l’United States Army Criminal Investigation Command et détenu dans une prison militaire de Camp Arifjan, au Koweït.

Aucun média ne s’est préoccupé de savoir si Bradley Manning avait donné son accord à leur publication des fuites qui le condamnera à 52 ans de prison pour "transfert de données secrètes sur son ordinateur personnel et ajout de logiciel non autorisé sur un système informatique confidentiel" et "communication, transmission et envoi d’information traitant de sécurité nationale à une source non autorisée" [3]. Les médias ne s’encombrent pas du principe de précaution – éviter une conséquence indésirable – quand il nuit à leurs intérêts financiers.

Un feuilleton fondé sur le mensonge

Contrairement à ce prétendent les médias dominants et que tout le monde répète sans le vérifier, Wikileaks n’a pas mis en ligne les "251 287 câbles diplomatiques fuités des États-Unis" qu’il détiendrait.

"Dévoilé – comment l’Amérique voit le monde", titre Der Spiegel. Tout comme The New York Times, The Guardian, Le Monde et El País, l’hebdomadaire allemand publie quelques-uns des 250 000 documents de la diplomatie américaine révélés par le site Wikileaks le 28 novembre.
Presseurop

Mensonge, mensonge, mensonge car ni Wikileaks ni les médias dominants n’ont publié à ce jour la totalité des "251 287 câbles diplomatiques".

Au stade actuel de la publication des 251 287 télégrammes diplomatiques détenus par Wikileaks, leur consultation n’est pas franchement problématique. En effet, le site a décidé de publier les mémos au compte goutte et, pour l’instant, seuls 243 (pas 243 000, hein, juste 243) sont actuellement consultables.
Écrans Libération

L’intrique du feuilleton ne tient pas au contenu, qui n’apporte rien de nouveau, mais au procédé de mise en scène de sa publication.

Un feuilleton agrémenté par de pseudo-révélations

Les médias dominants n’ont publiés qu’une sélection d’une sélection, c’est-à-dire pas grand-chose. Alors que d’après Wikileaks l’Irak est le pays le plus discuté (15 365 câbles dont 6 677 en provenance d’Irak), les médias dominants publient en priorité des anecdotes sans intérêts sur les chefs d’État et focalisent ces soi-disantes révélations sur les relations entre l’Iran et Israël (qui ne savait pas que l’Iran représentait l’axe du Mal ?) et sur les relations supposées entre la Chine et la Corée du Nord (qui ne savait pas que la Corée du Nord représentait l’axe du Mal ?).

Il faut être naïf ou ignorant de la réalité des relations internationales pour croire que le discours diplomatique se réduirait à un discours politiquement correct et qu’en coulisse les diplomates ne sauraient pas s’exprimer plus crûment.

Les notes que Le Monde nous présente comme des faits réels ne sont que les opinions de diplomates, chacun tentant de bluffer l’autre. On peut publier des milliers de mémos, qui disent tous la même chose sur l’Iran et la Corée du Nord, sans qu’aucun ne soit le début de commencement d’une preuve sur le fondement de l’opinion répétée à satiété.

Un feuilleton contrôlé par cinq médias

Cette publication, sous la forme d’un feuilleton mondialisé, est une arnaque car elle est entièrement contrôlée, filtrée et conditionnée par cinq médias dominants (New York Times, Der Spiegel, The Guardian, El Pais et Le Monde). Ces médias appartiennent tous, comme par hasard, aux puissances occidentales qui furent les puissances colonisatrices du monde à partir du XVIe siècle.

Le discours de Wikileaks est un discours mensonger et démagogique :

les documents donneront aux citoyens dans le monde entier une vue sans précédents sur les activités à l’étranger du gouvernement américain.
Wikileaks

Ce discours est complaisamment relayé par les cinq médias mondiaux, qui ont formé un oligopole, car il leur sert d’alibi pour faire accepter la dictature de leur "position dominante" [4]. Ce petit détail devrait faire réfléchir tous ceux qui croient encore naïvement que Internet serait un espace de liberté.

La rhétorique orwélienne

Il faut dire et redire que seuls ces cinq médias dominants ont accès à l’ensemble des données de Wikileaks et qu’ils les distillent en accord avec les autorités américaines et selon un calendrier planifié en commun.

Il y a un précédent à cette imposture, présentée comme une avancée de la démocratie, c’est celui des archives du Vatican. La bibliothèque du Vatican possède des documents historiques de première main, notamment sur la colonisation des Amériques, qui ne sont pas accessibles même aux chercheurs. Or, le Vatican a eut l’idée géniale de créer un site intitulé "Archives Secrètes Vaticanes", qui ne contient qu’une infime sélection soigneusement contrôlée, filtrée et conditionnée des archives authentiques [5].

L’im-Monde procède de la même façon en nous présentant Julian Assange comme "un apôtre de la transparence intégrale" [6]. Le pire est dans l’argumentation qui suit :

Mais à partir du moment où cette masse de documents a été transmise, même illégalement, à WikiLeaks, et qu’elle risque donc de tomber à tout instant dans le domaine public, Le Monde a considéré qu’il relevait de sa mission de prendre connaissance de ces documents, d’en faire une analyse journalistique, et de la mettre à la disposition de ses lecteurs.
Le Monde

Ainsi, "à partir du moment où cette masse de documents [...] risque de tomber à tout instant dans le domaine public", il fallait que L’im-Monde et ses compères se l’approprient pour la contrôler, la filtrer, la conditionner et finalement la vendre.

L’im-Monde prétend que cette opération marketing est la "démocratie" :

Enfin, ce n’est pas un hasard si ces nouvelles révélations émanent des États-Unis, le pays le plus avancé technologiquement et, d’une certaine manière, la société la plus transparente, plutôt que de Chine ou de Russie.
Le Monde

Scandons donc tous en chœur avec Le Monde : "La liberté, c’est l’esclavage" et "L’ignorance, c’est la force" [7].

02/12/2010
Serge LEFORT
Citoyen du Monde

Lire aussi :
Dossier documentaire & Bibliographie Médias, Monde en Question.
Dossier documentaire & Bibliographie Propagande, Monde en Question.


[1] Roman-feuilleton, Wikipédia.
[2] Serge LEFORT, Du récit au récit médiatique, Monde en Question, 29/07/2009.
Lire aussi : Serge LEFORT, Storytelling, Monde en Question, 28/07/2009.
[3] Bradley Manning, Wikipédia.
Lire aussi la version anglaise plus complète.
[4] Oligopole, Wikipédia.
[5] Archives Secrètes Vaticanes, Vatican.
[6] Pourquoi "Le Monde" publie les documents WikiLeaks, Le Monde, 28/11/2010.
[7] Georges ORWELL, 1984 [1949], Gallimard, 1972.

Le corps du roi


Depuis plus de mille ans que la monarchie existe en France, la question de la santé du roi et même plus généralement du corps du roi est au cœur de la vie publique. La République n’’y a pas changé grand-chose. Malgré deux tentatives de dépersonnalisation du pouvoir (1879-1940 ; 1946-1958), le peuple a toujours préféré, sous l’Ancien Régime comme sous la République, une domination de type charismatique, fondée sur la présence physique du souverain, à une domination de type bureaucratique, fondée sur l’anonymat de la machine gouvernementale. En dépit de Max Weber, qui voit dans la seconde la forme moderne et démocratique de la domination, le deuxième avènement du général de Gaulle (1958) a consacré ce retour à la forme traditionnelle du pouvoir. L’’insatiable curiosité du public pour la vie privée des Grands accentue encore cette tendance.

C’’est pourquoi un simple «pépin de santé» de Jacques Chirac est nécessairement un événement politique important. Paradoxalement, son séjour d’une semaine au Val-de-Grâce a confirmé que c’était bien lui le chef de l’État, et non Villepin, encore moins Sarkozy. Les Français ne s’y sont pas trompés : loin de l’’affaiblir, sa maladie lui a valu huit points de popularité supplémentaires. Mitterrand moribond avait connu la même embellie : ce n’est pas seulement affaire de compassion, c’est affaire de légitimité. Nous sommes donc condamnés à vivre au gré de la santé des chefs de l’’État, d’’autant plus que nous les choisissons de plus en plus vieux. Successivement, l’’âge et la santé de Charles de Gaulle, Georges Pompidou, François Mitterrand et maintenant Jacques Chirac ont fait l’’objet de préoccupations et de spéculations. Seul Valéry Giscard d’Estaing a échappé à la règle, et cela parce que le peuple lui a signifié son congé plus tôt.

Deux principes entrent ici en contradiction : celui de la transparence nécessaire quand il s’’agit de la santé du chef de l’’État ; celui de la protection de la vie privée, principe nouveau qui n’’existait pas jadis. Les reines de France accouchaient en public pour que la légitimité de leurs enfants soit hors de question ; les maladies des rois étaient elles aussi des événements publics. Celle de Louis XV, par exemple, est restée célèbre ; le Bien-Aimé devenu le mal aimé a littéralement pourri sous le regard de la cour et de la ville. Quant aux capacités sexuelles des Grands, elles faisaient l’’objet de spéculations permanentes.

Pour satisfaire au principe de transparence tout en protégeant la vie privée, il suffirait, comme on l’’a proposé pour en finir avec cette irritante question, qu’un collège indépendant de trois médecins de grande réputation soit désigné par le Conseil constitutionnel. Il devrait procéder à un examen périodique du chef de l’’État et publierait un bulletin de santé chaque fois qu’il le jugerait nécessaire. C’’est à lui, en outre, qu’il incomberait de prononcer un avis technique sur une éventuelle incapacité du président à exercer ses fonctions.

Au-delà des questions proprement médicales, il est souhaitable que la vie privée des hommes publics soit respectée. La couverture récente de «Paris Match» montrant Cécilia Sarkozy en compagnie de son amoureux était inopportune et choquante. Cela dit, l’’implication croissante de la famille des hommes politiques dans leur activité publique encourage la confusion. Après tout, il ne serait venu à l’’idée de personne de dire que les relations de Louis XIV avec Mme de Maintenon ou de Louis XV avec la Pompadour relevaient de leur vie privée.

Le léger accident de Jacques Chirac n’’a fait que renforcer une évidence apparue lors du référendum raté du 29 mai dernier : il ne pourra pas être de nouveau candidat en 2007. Pour continuer à filer la métaphore monarchique, deux candidats au trône sont dès lors apparus ipso facto : le premier, issu de la branche aînée, a le profil aristocratique qui convient ; le second, issu de la branche cadette, est un bourgeois orléaniste pur. Comme tous les Orléans, il voue une haine sans faille aux représentants de la branche aînée : en 1793, Nicolas-Egalité eût voté la mort du roi. Une analyse marxiste sommaire conduirait à penser qu’au-delà de ces apparences, l’’un et l’’autre défendent les mêmes intérêts de classe. Ce n’est pas tout à fait le cas. L’un en appelle à l’’acclamation publique, l’’autre à l’’élection ; l’’un défend la vision gaulliste de l’’État au-dessus des intérêts particuliers ; l’’autre le caractère bénéfique pour tous de la promotion de la classe dominante. À la lumière de l’’Histoire de France, quel beau match en perspective !

Jacques Julliard
15 Septembre 2005
Le Nouvel Observateur

Lire aussi :
Jean-Jacques Delfour, Les deux corps du président de la République, Philosophie du visible, 22 janvier 2009.

Comme on le sait depuis Kantorowicz, ce corps est toujours double : d’un côté, le corps du roi, ou du chef de l’État, est un corps spirituel, rattaché à un fondement de légitimité, théologique dans la philosophie politique médiévale, fondé sur une idée du peuple souverain dans le républicanisme moderne ; de l’autre, un corps physique, effectif, visible, palpable, posé comme symbole du précédent. D’où l’invention du protocole, des vêtements royaux, de postures corporelles particulières, de mythes (le sang bleu, etc.), c’est-à-dire un ensemble de signes qui recouvrent le corps physique jusqu’à l’investir de qualités politiques. Le corps et la conscience du chef de l’État sont traversés par des chaînes de signifiants qui assurent la crédibilité sensible et sociale du système symbolique de légitimité et qui reçoivent de ce dernier les significations utiles au bon fonctionnement de l’État (c’est-à-dire l’obéissance aux lois et aux décisions du pouvoir).

Ernst Hartwig Kantorowicz, Les Deux Corps du Roi, Gallimard, 1989.

Ernst Kantorowicz a toujours été passionné par le problème de l’État qui s’incarnait dans le Frédéric II de sa jeunesse, surhomme nietzschéen insufflant au Reich médiéval la majesté et les prétentions universelles de la Rome impériale qu’il opposait aux prétentions également universelles du pape. Mais l’universitaire déraciné, victime tout à tour du nazisme et du maccarthysme, ne pouvait plus, au soir de sa vie, se satisfaire d’une image ambivalente dont il savait trop bien à quel point elle avait fasciné les nazis

Dans ce livre étrange et profondément original, il scrute donc le "mystère de l’État", concentré dans la métaphore des deux corps du roi : le mystère de l’émergence, dans le cadre des monarchies de l’Occident chrétien, entre Xe et XVIIe siècle, au travers et au-delà de la personne physique du Prince, de cette personne politique indépendante de lui bien qu’incarnée en lui, et destinée à vivre un jour de sa vie propre sous le nom d’État. C’est l’alchimie théologico-politique qui a présidé à cette opération capitale que reconstitue l’ouvrage. La transmutation de la figure royale a pour point de départ le modèle des deux natures du Christ. Elle a pour moteur la rivalité mimétique à la faveur de laquelle le pouvoir séculier s’affirme en face de l’Église en s’emparant de ses attributs de corps mystique. Son accomplissement passe enfin par l’installation dans une perspective de perpétuité temporelle qui achève de conférer au corps politique invisible constitué par le Roi et la communauté de ses sujets passés, présents et à venir une réalité légitime supérieure au corps de chair du même monarque. La savoir le plus spécialisé est au service ici de l’exhumation d’un des pans les plus secrets et les plus décisifs du "miracle européen".

Journal de santé de Louis XIV, édition établie et précédée de La Lancette et le sceptre, par Stanis Perez, Jérôme Millon, 2004 [BooksGoogle].

Lorsque l’héritière de M. Fagon, le fils du dernier médecin de Louis XIV, remet en 1744 à la Bibliothèque royale les notes prises au jour le jour sur les maladies et accidents de santé du souverain, le héros du Journal est mort depuis près de trente ans. Le texte est soigneusement rangé dans les collections royales, témoignage discret, sinon secret, sur les désordres physiques du grand prince. Le manuscrit ne sera publié que sous le second Empire, en 1862, dans une édition demeurée, elle-même, unique jusqu’à aujourd’hui. C’est ce texte que publient les éditions Jérôme Millon, avec un commentaire et une introduction remarquables de Stanis Perez. Le document, connu des seuls historiens, se révèle d’un intérêt primordial, non seulement par les détails des maux de l’époque, mais par l’accumulation d’indices qu’il suggère sur le fonctionnement de la royauté, comme sur le savoir de la médecine classique.

Une certitude, tout d’abord: les médecins notent patiemment les épisodes de la vie physique du roi dans un but exclusivement «savant». Ils recensent les maux pour mieux les comprendre, consignent les médications pour mieux les fixer, ou, comme le dit le premier rédacteur, en 1647, «servir d’instruction à mes successeurs aux occasions qui se présenteront à l’avenir durant l’heureux cours de sa vie». Le roi doit être d’autant mieux surveillé qu’il est devenu plus «grand», doté d’un corps plus précieux que jamais: corps étrange à vrai dire, dont la seule présence, dans la monarchie absolue, manifeste d’emblée l’État, sa continuité physique, son «immémoriale» existence, ses impérieuses décisions, alors que l’autre versant de ce corps n’est que l’enveloppe fragile d’une réalité toute mortelle. Incarnation centrale d’un côté, image charnelle et ramassée du territoire et de son unité, incarnation précaire de l’autre, organes offerts aux aléas du mal: tels sont les «deux corps du roi», selon la belle image de l’historien allemand Ernst Kantorowicz.

Le souci de grandeur court sous tous les exemples du texte. La royauté de Versailles et de la cour existe d’abord par ce qu’elle montre. L’architecture, en particulier, prolongeant le corps du souverain, cultivant le monumental, voire la symétrie, au détriment de toute chaleur intime, favorise courants d’air et «vents coulis». Les médecins composent avec les rhumes royaux, le froid des saisons, la rigueur des lieux. Ils composent aussi avec les nécessités de la représentation royale, l’art unique de gouverner en «fusionnant» l’État et le corps du «soleil», cette visibilité constante et obligée du roi, indispensable malgré les maladies, les accidents, les convalescences, les soins.

D’où ces remarques répétées sur des guérisons retardées par les chevauchées, les cérémonies, le «devoir de se faire voir à la cour». D’où le sentiment répété d’une grandeur royale commandant aux courtisans comme aux médecins. D’où, plus encore, les efforts pour masquer des faiblesses dont la seule vue déclencherait l’inquiétude. Les médecins, pénétrés de la majesté de leur patient, en tirent le sentiment d’une grandeur personnelle: celle d’avoir entre leurs mains la «chair» même de l’État.

Les maladies ne manquent pas dans l’existence d’un monarque dont la mort, à 78 ans, témoigne de l’exceptionnelle longévité: la petite vérole (la variole) dans l’enfance, avec ses traces éruptives marquant le visage de l’homme adulte, la blennorragie, les caries, les pertes de dents, la goutte, la gravelle, la fistule anale, la gangrène à la jambe à la fin de la vie, ultime épisode dont le Journal, interrompu sans doute dans l’agitation des quatre dernières années, ne garde pas trace. «Le mythe de la santé inaltérable, distillé par les panégyristes, est rendu caduc par le Journal et ce une fois pour toutes», conclut Stanis Perez.

Les médecins opposent à ce délabrement une suractivité. Le texte témoigne d’une médecine résolument «moderne», prétendant tourner le dos aux croyances et aux superstitions: un art passionné de causes et d’effets. Le résultat n’en est pas moins totalement décalé, voire dérisoire, au regard des repères d’aujourd’hui. La médecine du XVIIe siècle connaît l’anatomie, mais ignore la physiologie, à l’exclusion de la circulation sanguine. Son univers est celui des humeurs, ces «eaux du corps» censées faire seules la qualité des organes, dont la présence est visible à la couleur du visage ou de la peau et repérable selon la forme ou la variété des écoulements survenant au moindre incident.

Ces liquides font aussi les maladies : ils s’échauffent, pourrissent, se dégradent, se déplacent ou stagnent, entraînant autant de dysfonctionnements possibles. D’où cette surveillance constante des évacuations du corps royal pour mieux quêter le moindre danger. Le Journal devient ainsi une foisonnante énumération des selles royales, qui sont, selon les jours, «bouillonnantes», «bilieuses», «écumeuses», «noirâtres», «grisâtres», «rougeâtres» ou encore «bien conditionnées». Il devient aussi une foisonnante énumération des saignées et des purgations prises en toutes circonstances, non seulement pour atténuer les fièvres, les furoncles, les sérosités, mais aussi pour parer à l’agitation des voyages, des veilles, des travaux, comme à celle des deuils ou des soucis. Médecine «moliéresque» sans doute, mais dont on voit bien ici la logique toute mécanique, la volonté d’éclaircissements, d’explications physiques, voire de constats; médecine dont on voit bien aussi la certitude de réussite et d’efficacité.

C’est ce qui oriente encore le regard du médecin sur le corps du malade, conduisant son attention, l’inclinant à sélectionner des symptômes sinon à les fabriquer, inventant des maladies dont le sens ne subsiste guère aujourd’hui. Les humeurs ne se transforment-elles pas, comme peuvent le faire les liquides les plus communs? Elles s’allègent, s’épaississent, s’évaporent, se densifient. Elles transforment poches et vaisseaux, dégageant ou obstruant poitrine ou cerveau. Elles créent des «étourdissements», des «vapeurs», des «âcretés de bouche», des «mouvements», des «chocs». Elles voyagent, «montant» avec les chaleurs, se déplaçant avec les positions, les mouvements, le sommeil, les climats. Symptomatologie baroque dont le corps du roi devient l’inépuisable théâtre.

Reste l’accumulation des maux, ces symptômes d’affaiblissements visibles patiemment énumérés par les médecins et qui peuvent menacer la mythologie royale: l’Apollon des peintures de Versailles peut n’être plus que pantin délabré perclus de douleur, Alexandre le Grand terrassé par les fièvres. Le tourment de la maladie ancienne vient plus fortement encore contredire l’élaboration mythique de la monarchie absolue. La goutte par exemple, qui fait vaciller le roi, l’empêche de mettre pied à terre et abat son énergie; ou ces «flux du ventre» conduisant quelquefois à d’insurmontables épuisements. Le roi le sait, qui conclut dans ses Mémoires: «Ceux qui voient le prince de près, connaissant les premiers sa faiblesse, sont aussi les premiers à en abuser.»
Les médecins ont alors pour tâche de soigner, mais aussi de masquer. C’est dans leur impuissance, notamment, que s’inscrivent les limites de la mythologie du roi.

Georges Vigarello
21/06/2004
L’Express

Thomas W. Gaehtgens et Nicole Hochner (sous la direction de), L’image du roi de François 1er à Louis XIV, Editions MSH, 2006 [BooksGoogle].

L’image du roi n’est pas une simple illustration ou mise en scène, car elle incarne le pouvoir, le corps de l’État. On y trouve une dimension à la fois esthétique, culturelle et politique. On y participe à un rituel d’échange. Le roi nous contemple alors que son image nous surveille. Mais cette image n’est pas uniquement la trace visible de l’autorité, elle est aussi un lieu de séduction où se tisse un rapport affectif et cultuel entre le peuple et le souverain, entre la peinture et son modèle. Qu’elle soit fastueuse dans son éloge ou impitoyable dans sa caricature, l’image du roi ne cesse jamais d’être à la recherche d’un modèle de perfection esthétique, éthique et politique.

Les études rassemblées ici conduisent à des analyses croisées, tour à tour historiques, artistiques et économiques. Elles couvrent les 15e, 16e et 17e siècles, époques où se construit l’État moderne. Dans une perspective européenne, elles nous mènent de Versailles à Lérida, de Milan à Amsterdam et de Madrid à Vienne, et éclairent les figures de nombreux souverains de Louis XII à Louis XIV, de Charles Quint à Philippe IV sans oublier François 1er ou Catherine de Médicis.

Pour aller plus loin : Dossier documentaire & Bibliographie Propagande, Monde en Question

Du récit au récit médiatique


Marc LITS, Du récit au récit médiatique, De Boeck, 2008 [Nonfiction]

Cet ouvrage propose une réflexion sur le rôle du récit dans toute société, et jette un regard critique sur les différentes méthodologies d’analyse de ces récits, ainsi que sur leur place dans un système médiatique omniprésent.

Pour lire correctement un récit, et pour en produire, il est utile de connaître et de maîtriser ses règles d’organisation, depuis ses structures de base jusqu’aux différents éléments qui le constituent – personnages, temporalité, style et rhétorique. Mais un récit ne prend toute sa dimension que lors de sa découverte par le récepteur. Entrent alors en jeu des questions d’ordre sémiotique, esthétique, psychologique ou sociologique. Apprendre à maîtriser les différents codes qui sous-tendent la production et la réception de tout récit, voilà l’objectif de ce volume, qui se veut donc au fondement de toute pratique de lecture, de vision, mais aussi de production.

Ces considérations théoriques n’ont de sens que si elles s’inscrivent dans le cadre plus général d’une réflexion sur les rapports entre le récit et la société. Que nous dit un récit de presse de la société dont il est le reflet ? En quoi le récit médiatique, source d’information privilégiée, façonne-t-il aujourd’hui notre vision du monde ?

C’est à une découverte critique des principaux outils narratologiques qu’invite cet ouvrage, en l’appliquant principalement aux médias de masse : presse écrite, télévision et Internet.

Le storytelling est un concept, créé par les petits maîtres-à-penser des médias dominants, qui postule que le récepteur (lecteur ou téléspectateur) est totalement dépendant de la forme narrative et qui surestime l’efficacité des intentions de l’émetteur (politique ou publicitaire) en faisant totalement abstraction de la réception.

L’intérêt du travail de synthèse de Marc LITS (au sein de l’ORM) est de prendre en compte l’analyse du récit non seulement du point de vue de l’émetteur mais aussi du récepteur. L’expérience commune montre l’écart, plus ou moins important (parfois abyssal), entre ce qu’on exprime et l’interprétation faite par les uns et par les autres.

La culture médiatique, bien que nivelante, n’a pas réussi à tuer la diversité. Tout récit, qu’il soit oral, écrit, filmique ou audiovisuel, a autant de lectures possibles que d’auditeurs, de lecteurs ou de spectateurs. Nous vivons dans un monde ouvert et complexe où chacun construit, chemin faisant, la réalité.

Serge LEFORT
29/07/2009

Lire aussi :
• Narratologie, Wikipédia
• Schéma narratif, Wikipédia
• Lexique, Fralica
• Analyser un récit, Fralica
• Récit médiatique, UCL
• Dossier documentaire & Bibliographie Médias, Monde en Question
• Dossier documentaire & Bibliographie Propagande, Monde en Question

Storytelling


Christian SALMON, Storytelling, la machine à fabriquer des histoires et à formater les esprits, La Découverte, 2007 [Dossiers du Net - Extraits - Fabula - France Culture (mp3) - Rue89 (vidéos) - Télérama]

Christian Salmon signe un ouvrage de propagande contre la propagande, aussi hasardeux que faux, qui a aveuglé nombre de journalistes français. Ou le succès inattendu d’une storytelling à la française.
[...]
Le premier problème du livre, c’est qu’il méconnaît assez largement l’histoire qu’il prétend écrire et, déjà, passe sous silence la longue tradition de cet "art de raconter des histoires". Un tel concentré d’inculture sur les États-Unis est d’autant plus frappant que cette histoire que Salmon découvre avec au moins un siècle de retard, est bien connue.
[...]
Tout au long de son essai bâclé, Salmon dénonce un journalisme qui "favorise une version anecdotique des évènements, une représentation en noir et blanc de l’actualité, et contribue comme jamais à brouiller la frontière entre la réalité et la fiction" – et on croirait qu’il parle de son propre livre !
[...]
Enfin, l’ouvrage produit ce qu’il dénonce. Ce n’est pas le moindre de ses paradoxes. Salmon est tellement peu sûr de lui et de son hypothèse "story-tellisée" qu’il la rappelle à chaque page comme par mauvaise conscience alors qu’il se sait dans le mensonge ; à chaque page comme pour se rassurer, Salmon vend sa marque "storytelling" – il l’utilise à tout bout de champ, sans aucune rigueur scientifique. Mais il y a plus grave encore, c’est qu’en chemin, Salmon s’est mis à croire à sa propre histoire.
Frédéric MARTEL, Une storytelling à la française, Nonfiction

L’auteur n’emporte pas la conviction quand il décrit l’avènement "d’un nouvel ordre narratif" qui "va au-delà de la création d’une novlangue médiatique engluant la pensée : le sujet qu’il veut formater est un individu envoûté, immergé dans un univers fictif qui filtre les perceptions, stimule les affects, encadre les comportements et les idées…".
[...]
À y regarder de plus prés, aucune de ces techniques de communication n’est nouvelle. Ronald Reagan, en son temps, fit un usage extensif des "stories" édifiantes dans ses discours officiels : des "success stories" destinées à illustrer le "rêve américain". "Deux siècles d’histoire de l’Amérique devraient nous avoir appris que rien n’est impossible.
[...]
Est-il légitime pour autant de regrouper sous la notion unifiante de "storytelling" des techniques de communication et des procédés rhétoriques qui opèrent sur des registres de nature très différentes : évocation du "grand récit" américain à travers des "success stories" édifiantes, "dramatisation" des enjeux à travers leur déplacement sur une scène morale (le bien et le mal), "scénarisation" de la figure présidentielle en "saga", optimisation de l’impact visuel par la mise en scène soignée des appararitions télévisées… ?
Maurice RONAI, Quand on a un marteau, tout ressemble à un clou, Nonfiction

Christian Salmon enfonce des portes ouvertes et redécouvre une roue qui tourne depuis des siècles… Le storytelling est une très ancienne technique d’auto-célébration du pouvoir. Il y a plus de 3700 ans, Hammurabi faisait graver dans la pierre le récit de son très long règne. Les journalistes ont succédé aux hagiographes royaux, mais ils utilisent les mêmes procédés narratifs.

L’auteur de Storytelling fait partie de ces intellectuels qui, faute de critiquer le tournant idéologique de la gauche en 1982 en faveur du néo-libéralisme et d’analyser ses échecs depuis, utilisent la rhétorique médiatique du pouvoir pour inscrire leurs noms dans la marge d’une histoire qui se fait sans eux.

Dans un article, publié par Le Monde, il joue les analystes de la "médiasphère" en participant à la "feuilletonnisation" de la vie politique qu’il prétend dénoncer [1].

Serge LEFORT
28/07/2009

Lire aussi :
• Christian SALMON, Une machine à fabriquer des histoires, Le Monde diplomatique, Novembre 2006.
• Christian SALMON, Le magicien de la Maison Blanche, Le Monde diplomatique, Décembre 2007.
• Christian SALMON, Nicolas Sarkozy et les sarkologues, Le Monde, 15/02/2008.
• Christian SALMON, Malaise de Nicolas Sarkozy : "La médiasphère s’est emballée", Le Monde, 27/07/2009.

• Mona CHOLLET, Rêver contre soi-même, Périphéries, 28 mai 2007.
• Mona CHOLLET, Rêves de droite – Défaire l’imaginaire sarkozyste, La Découverte, 2008 [Périphéries - Zones].
• Mona CHOLLET déconstruit le "Storytelling" à la sauce Sarkozy, Rue89, 08/03/2008.

• Jean-François HUYGHE, Storytelling, Huyghe, 2 décembre 2007.
• Nathalie BORDEAU, Storytelling et communication politique en France, Libéralisme ou démocratie, 14 mars 2008.
• Patrick LEVIEUX, "Sarkozy je te vois" : le protagoniste de l’affaire raconte son happening citoyen, Le Monde, 04/07/2009.
• Patrick LEVIEUX, L’affaire "Sarkozy je te vois" : le récit, l’Humanité, 07/07/2009.
• Patrick LEVIEUX, L’affaire « Sarkozy, je te vois ! » : un storytelling citoyen, l’Humanité, 07/07/2009.
• FAVILLA, Storytelling, Les Echos, 23/07/2009.

• Storytelling, Wikipédia.
• Dossier Storytelling, Manager GO.
• Dossier documentaire & Bibliographie Médias, Monde en Question.
• Dossier documentaire & Bibliographie Propagande, Monde en Question.


[1] Il pratique le storytelling de ses chroniques publiées dans Le Monde : Christian SALMON, Storytelling saison 1. Chroniques du monde contemporain, Les Prairies ordinaires, 2009 [Fabula].
• Christian SALMON, Autodafé, la revue du Parlement international des écrivains, remue.net.
• Christian SALMON, Tombeau de la fiction, Denoël [Périphéries].

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